Des transferts budgétaires qui se comptent en milliards, des formations dont les justificatifs sont jugés insuffisants, des rémunérations pouvant atteindre 21 millions de francs guinéens par mois et une gouvernance mise en cause. C’est le tableau dressé par notre enquête consacrée à la gestion financière de l’INFP/ENA-Guinée sur la période 2023-2025. L’enquête reconstitue chronologiquement plusieurs opérations financières et met en évidence des écarts qui appellent, selon ses auteurs, des contrôles approfondis.
2023 : les premiers transferts sous surveillance
Le dossier commence avec une succession de mouvements financiers enregistrés dès 2023. L’enquête retrace les différentes opérations à travers leurs dates, références administratives, objets et montants.
Ces opérations sont principalement présentées comme des financements liés au fonctionnement et aux activités de l’INFP/ENA-Guinée. Plusieurs transferts sont liés à des financements trimestriels et à des opérations de formation.
La chronologie montre surtout la répétition des décaissements. Le problème soulevé par le document n’est donc pas celui d’une opération isolée, mais celui d’une série de mouvements financiers intervenus sur plusieurs exercices budgétaires.
L’enquête cumule des opérations identifiées à plus de 13,6 milliards de francs guinéens sur la période examinée. Il invite à mettre ces montants en regard des pièces justificatives, des décisions administratives et des prestations effectivement réalisées.
2024 : les montants augmentent et les formations apparaissent au cœur du dossier
L’année 2024 constitue un autre moment important dans cette chronologie.
Parmi les opérations recensées figure une dépense de 2,314 milliards de francs guinéens destinée à la formation de 13 000 enseignants vacataires.
À elle seule, cette opération représente environ 178 000 francs guinéens par bénéficiaire, si l’on rapporte l’enveloppe annoncée aux 13 000 enseignants concernés.
Mais notre enquête ne remet pas uniquement en question le montant. Elle s’interroge surtout sur la documentation qui accompagne la dépense. Les auteurs estiment que certaines opérations de formation auraient été engagées sans que les justificatifs pédagogiques et administratifs nécessaires soient suffisamment disponibles.
Rapports de formation, listes de présence, pièces contractuelles et éléments permettant de vérifier le service fait sont ainsi au centre des recommandations.
Autre opération citée : 950 millions de francs guinéens pour la formation de cadres et d’élus locaux en 2024. Là encore, notre enquête demande que la réalité des activités financées puisse être établie par des pièces vérifiables.
La question devient alors très concrète : lorsque plusieurs centaines de millions, voire plusieurs milliards de francs guinéens sont mobilisés pour une formation, combien de personnes ont réellement été formées, pendant combien de jours, par quels prestataires et avec quels résultats ?
2025 : les opérations se poursuivent, le contrôle devient une urgence
En 2025, la chronologie du mémo fait apparaître de nouvelles opérations budgétaires.
Certaines sont à nouveau associées au financement d’activités et de formations. D’autres apparaissent dans le tableau avec un marquage particulier, attirant l’attention sur leur conformité.
C’est précisément cette accumulation qui conduit les auteurs du document à parler de « mauvaise gestion » et à demander un examen plus approfondi.
L’enquête estime que certaines opérations auraient été engagées sans les autorisations administratives nécessaires ou sans que les pièces permettant d’en vérifier complètement l’exécution soient disponibles.
Il ne s’agit donc plus seulement de connaître le montant d’une dépense. Il faut pouvoir reconstituer toute la chaîne : engagement, autorisation, prestation, contrôle du service fait, paiement et justification.
Des salaires qui atteignent 21 millions de francs par mois
À côté des transferts et des formations, un autre chiffre interpelle : 21 millions de francs guinéens.
C’est le niveau de rémunération mensuelle indiqué dans le tableau du mémo pour certaines fonctions de responsabilité.
L’enquête compare les rémunérations constatées aux salaires de référence et fait apparaître des écarts importants. Une autre rémunération mentionnée dans le tableau atteint environ 17 millions de francs guinéens par mois.
Pour certaines fonctions de chef de division, le tableau fait apparaître une rémunération de référence comprise entre 4 et 6 millions de francs guinéens, alors que les montants constatés sont présentés comme non conformes dans la colonne consacrée à la conformité.
L’écart prend une autre dimension lorsqu’il est annualisé.
21 millions de francs par mois représentent 252 millions de francs guinéens par an.
À 17 millions par mois, la rémunération atteint 204 millions de francs guinéens par an.
Ces chiffres posent une question simple mais fondamentale : quels actes administratifs ont autorisé de tels niveaux de rémunération ?
L’enquête recommande justement la suspension des rémunérations et avantages considérés comme non conformes à la grille indiciaire de la Fonction publique, dans l’attente d’une régularisation.
Une gouvernance au cœur des interrogations
Derrière les chiffres se dessine une question plus profonde : celle de la gouvernance.
L’enquête estime que certaines décisions auraient été prises dans des conditions ne permettant pas de garantir suffisamment la traçabilité et le contrôle des dépenses publiques.
La faiblesse du dispositif de contrôle interne constitue ainsi l’un des points centraux du document.
Qui valide les dépenses ? Qui contrôle les contrats ? Qui vérifie les listes de bénéficiaires ? Qui atteste que les formations ont réellement eu lieu ? Qui autorise les rémunérations exceptionnelles ? Et qui contrôle les paiements ?
Autant de questions auxquelles le document recommande d’apporter des réponses institutionnelles.
Parmi les mesures proposées figurent notamment l’installation d’un dispositif de contrôle, l’exigence de justificatifs pour les formations, la vérification des rémunérations et la saisine des organes compétents pour examiner certaines dépenses.
L’audit indépendant comme ultime étape
Au terme de son analyse, L’enquête recommande un audit indépendant des décaissements effectués au titre de l’INFP/ENA-Guinée sur la période 2023-2025.
L’objectif serait de reprendre les opérations une à une et de confronter les montants aux pièces originales : décisions d’engagement, ordres de paiement, contrats, factures, rapports de formation, listes de présence, justificatifs bancaires et actes administratifs relatifs aux rémunérations.
L’enquête recommande également, lorsque des irrégularités seraient confirmées, que les responsabilités soient établies et que les mesures appropriées soient prises.
Trois ans, plusieurs milliards et des questions sans réponse
Au final, le dossier se résume à une succession de chiffres qui interpellent.
Plus de 13,6 milliards de francs guinéens d’opérations recensées sur la période examinée.
2,314 milliards pour une formation annoncée de 13 000 enseignants vacataires.
950 millions pour une formation destinée à des cadres et élus locaux.
Et jusqu’à 21 millions de francs guinéens de rémunération mensuelle pour certaines fonctions, selon le tableau du mémo.
Ces chiffres ne suffisent pas, à eux seuls, à établir une fraude ou une infraction. Le document constitue un constat interne et non une décision de justice. Les opérations et les rémunérations mises en cause doivent donc être confrontées aux pièces comptables et aux explications des responsables concernés.
Mais ils suffisent à poser une question centrale sur la gestion de l’INFP/ENA-Guinée : comment des milliards de francs guinéens ont-ils été engagés, contrôlés et justifiés entre 2023 et 2025 ?
C’est précisément à cette question qu’un audit indépendant devrait permettre de répondre. Car au-delà des montants, l’enjeu est celui de la responsabilité dans la gestion des ressources publiques : chaque franc dépensé doit pouvoir être retracé, chaque prestation vérifiée et chaque rémunération justifiée par une base légale.
L’enquête recommande vivement donc de passer du constat au contrôle. La suite du dossier dépendra désormais de la capacité des autorités compétentes à vérifier, ligne par ligne, les chiffres et les opérations recensés.










