J’ai arpenté le site de Dar es Salam. J’ai vu la fumée. J’ai respiré l’air chargé. J’ai croisé les regards lourds de ceux qui y vivent et qui y meurent, lentement. Cet article n’est pas une déclaration politique. C’est le témoignage d’un technicien de l’assainissement qui sait ce que signifie, en termes de vies humaines, la fermeture annoncée de cette décharge. Et qui dit : si cela se réalise, ce sera la plus grande prouesse sanitaire accomplie en Guinée depuis trois décennies.
Ce que j’ai vu à Dar es Salam
Il y a des réalités que les chiffres ne suffisent pas à décrire. La décharge de Dar es Salam en est une. Quand on y entre, ce n’est pas la vue qui vous frappe en premier c’est l’odorat, puis les poumons, puis la conscience. Cette montagne d’ordures qui s’étale sur près de 30 hectares en plein cœur de Conakry n’est pas seulement une verrue urbaine. C’est un verdict moral que trois décennies de gouvernance successive ont rendu contre leurs propres citoyens.
Dar es Salam, dans la commune de Gbessia, abrite aujourd’hui la seule décharge fonctionnelle de la capitale guinéenne. Elle reçoit quotidiennement jusqu’à 2 200 tonnes de déchets ménagers. Mais le site, qui s’étendait sur 25 hectares dans les années 1980 pour une ville de 500 000 habitants, n’offre plus que 5 hectares exploitables pour une agglomération qui dépasse désormais 3 millions d’âmes. Ce n’est plus une décharge. C’est une bombe à retardement, sanitaire et sociale, logée au cœur d’un quartier habité.
« Ce n’est plus une décharge. C’est une bombe à retardement sanitaire, logée au cœur d’un quartier habité. »
Autour du site, 7 000 riverains immédiats subissent ce que les épidémiologistes appellent une « exposition multi-factorielle aux risques environnementaux ». Dans le langage des habitants, c’est plus simple : on y est malades, on y respire mal, on y enterre ses enfants trop tôt.
Trente ans de souffrance documentée
L’histoire de Dar es Salam est l’histoire d’un abandon institutionnel répété. Depuis les années 1990, chaque régime a hérité du problème, chaque gouvernement a promis, et chaque citoyen du quartier a attendu en vain. Ce n’est pas un jugement : c’est un constat technique. La décharge a survécu à des alternances politiques, à des plans de développement, à des promesses présidentielles. Elle a traversé le temps là où les hommes au pouvoir, eux, passaient.
Les conséquences sanitaires sont rigoureusement documentées. La fumée âcre issue de la combustion spontanée et délibérée des déchets génère des maladies pulmonaires chroniques. Les riverains souffrent d’infections respiratoires, de dermatoses, de maladies gastro-intestinales. Les puits d’eau des quartiers voisins Hamdallaye, Concasseur, Dabondy sont contaminés par les lixiviats qui s’infiltrent sans système de drainage étanche. En saison des pluies, ces eaux souillées débordent dans les concessions, transformant les maisons en zones inondées de pollution.
Des explosions d’engins non identifiés ont été signalées à plusieurs reprises dans les déchets, mettant en danger les récupérateurs et les riverains.
En 2019, un éboulement de déchets a coûté la vie à neuf personnes. Neuf morts dont la cause officielle était inscrite dans le registre municipal, mais dont la cause réelle était l’abandon d’une politique d’assainissement sérieuse.
L’imam Mohamed Khalib Sylla vivait à deux pas de la décharge. Il souffrait d’une maladie pulmonaire chronique. Il est décédé au printemps 2025, peu après avoir témoigné devant des journalistes. Son histoire n’est pas un symbole : c’est une réalité reproductible, partagée par des centaines de familles qui n’ont jamais eu la tribune pour en parler.
« Neuf morts en 2017. Des poumons abîmés par milliers. Une contamination hydrique qui dure depuis des décennies. Voilà le bilan que la fermeture de Dar es Salam doit clore. »
Pourquoi ce régime change la donne
Depuis le 15 juin 2026, la volonté de fermer Dar es Salam a été exprimée publiquement par son Excellence le Président Mamadi Doumbouya. Ce n’était pas une déclaration d’intention vague glissée dans un discours de circonstance : c’était une instruction politique adressée aux membres du gouvernement et au Ministre tutelle. Et cette instruction, pour la première fois dans l’histoire récente de la Guinée, a été suivie d’actes concrets. On y voit le Ministre très dynamique engagée à poursuivre ce chantier vaste et ambitieux.
Le Premier ministre Amadou Oury Bah s’est rendu personnellement sur le site en juillet 2025. Il a rencontré les populations riveraines, a constaté les risques d’éboulement, et a ordonné une ligne d’action définitive impliquant plusieurs ministères. En novembre 2025, lors du Transform Africa Summit tenu à Conakry, il a réaffirmé l’engagement : la décharge sera fermée et transformée en un espace vert, à l’image de l’ancienne décharge d’Akouédo à Abidjan devenue aujourd’hui l’un des poumons verts de la capitale ivoirienne.
Surtout et c’est ce qui distingue ce processus de toutes les tentatives précédentes un financement de 70 millions d’euros a été officiellement sécurisé, assuré conjointement par l’Union européenne et l’Agence Française de Développement (AFD). Le bureau d’études ARTELIA, missionnée par l’Ambassade de France via le FASEP, a conduit les études techniques préliminaires. Un site transitoire a été retenu à Baritode en dehors du périmètre du projet, dans la préfecture de Coyah, pour absorber environ 3 000 tonnes de déchets par jour pendant la période de transition estimée entre trois et quatre ans. Le site définitif de Baritodé, destiné à accueillir les quelque 4 millions de tonnes de déchets issus de la fermeture, est en préparation.
« Pour la première fois, la Guinée ne promet pas la fermeture de Dar es Salam. Elle la finance, elle l’étudie, elle l’organise. »
Ce que cette fermeture signifie vraiment
Les techniciens de l’assainissement savent lire les décisions politiques à travers leur portée opérationnelle. Et ce que je lis dans le dossier Dar es Salam, c’est quelque chose de rare dans l’histoire de ce pays : une convergence entre volonté politique, financement sécurisé, études techniques engagées, et dispositif institutionnel activé. Ce n’est pas une promesse. C’est un processus.
Mais au-delà des aspects techniques, la fermeture de Dar es Salam est une décision de civilisation. Elle dit aux populations de Conakry et à celles du monde entier qui observent la Guinée que l’État est capable de tenir parole sur une question qui touche directement à la dignité humaine. Elle dit que des citoyens qui ont attendu trente ans méritent mieux que la résignation. Elle dit qu’une capitale de plus de deux millions d’habitants ne peut pas continuer à coexister avec une décharge à ciel ouvert plantée dans son tissu urbain comme un aveu d’impuissance collective.
Dans l’histoire des États africains, les grandes avancées institutionnelles ne s’écrivent pas toujours dans des traités ou des constitutions. Parfois, elles s’écrivent dans des actes concrets : une route qui désenclave une région, une école qui ouvre ses portes à des enfants qui en avaient été privés, une décharge qui ferme ses portes à la honte sanitaire. La fermeture de Dar es Salam appartient à cette catégorie d’actes.
« Fermer Dar es Salam, c’est dire à chaque riverain : ta vie vaut plus qu’une tonne d’ordures. »
Les conditions du succès : ce que l’expert dit!
En ma qualité de professionnel de l’assainissement, je me dois de formuler les conditions sans lesquelles cette avancée historique resterait inachevée. Car annoncer la fermeture est une chose. La conduire jusqu’à son terme technique et social en est une autre.
Premièrement, la continuité du service public de collecte doit être garantie sans interruption.
La fermeture de Dar es Salam ne peut pas signifier, même provisoirement, que Conakry n’a plus où déposer ses déchets. Le site transitoire de Baritode doit être opérationnel avant toute cessation d’activité à Dar es Salam. Les travaux d’aménagement voirie, drainage, gestion des lixiviats, pont-bascule, sécurisation du périmètre doivent être achevés selon un calendrier strict et contrôlé.
Deuxièmement, la réhabilitation environnementale du site doit être conduite selon les normes internationales.
Fermer une décharge de cette taille, c’est engager un processus de réhabilitation qui s’étale sur plusieurs années. Il faut un confinement des lixiviats, une couverture imperméable des déchets enfouis, un réseau de captage du biogaz, et un suivi environnemental de la nappe phréatique pendant au moins trois ans. Ce sont des engagements techniques non négociables.
Troisièmement, les populations riveraines doivent être associées à chaque étape.
Les habitants de Dar es Salam, Hamdallaye, Concasseur et Dabondy n’ont pas été des spectateurs passifs de leur propre calvaire. Ils ont manifesté, ils ont alerté, ils ont interpellé. Ils méritent d’être pleinement informés, consultés et accompagnés notamment les récupérateurs informels, dont la reconversion économique constitue un enjeu social considérable.
Quatrièmement, le modèle de gestion des déchets de Conakry doit être repensé en profondeur.
Dar es Salam a été la seule décharge de Conakry pendant trop longtemps. Le risque d’un transfert pur et simple du problème vers Baritodé est réel si les flux de collecte, le tri à la source, la pré-collecte communautaire et la valorisation des déchets ne sont pas intégrés dans une stratégie globale. La décharge de demain ne peut pas reproduire les erreurs de celle d’hier. Heureusement que l’actuel Ministre a compris les enjeux. On le lis on l’observe et il est sur le bon chemin jusqu’à date. N’ayons pas le complexe de le dire en toute honnêteté et sans passion.
Je termine cet article comme je l’ai commencé : par la réalité du terrain. J’ai vu Dar es Salam. J’ai vu la dignité bafouée de ceux qui y vivent. Et j’ai vu, dans les documents techniques en cours d’élaboration, dans les financements confirmés, dans les visites ministeriales et présidentielles, les prémices d’une décision qui n’a aucun précédent dans l’histoire récente de la Guinée.
Si la fermeture de Dar es Salam se réalise dans les conditions annoncées, ce ne sera pas seulement une victoire pour les riverains du quartier. Ce sera une victoire pour Conakry tout entière. Pour la Guinée. Pour l’idée que l’État peut, quand il le décide vraiment, changer la vie concrète de ses citoyens.
En trente ans, des gouvernements ont bâti des palais, inauguré des routes, signé des accords. Aucun n’aura eu le courage ou les moyens de fermer cette décharge. Si le régime du Général Mamadi Doumbouya y parvient, l’histoire de l’assainissement en Guinée comptera une avant et un après. Et Dar es Salam, qui a été pendant si longtemps le nom d’une honte collective, deviendra peut-être le nom d’une fierté retrouvée.
« Dar es Salam signifie, en arabe, la demeure de la paix. Il est temps que ce nom retrouve son sens. »
𝐂𝐥𝐚𝐮𝐝𝐞 𝐅𝐫𝐚𝐧𝐜̧𝐨𝐢s
𝐄𝐱𝐩𝐞𝐫𝐭 𝐞𝐧 𝐄𝐚𝐮 𝐞𝐭 𝐀𝐬𝐬𝐚𝐢𝐧𝐢𝐬𝐬𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭 𝐛𝐚𝐬𝐞́ 𝐚̀ 𝐆𝐞𝐧𝐞̀𝐯𝐞 𝐞𝐭 𝐚𝐲𝐚𝐧𝐭 𝐞𝐟𝐟𝐞𝐜𝐭𝐮𝐞́ 𝐩𝐥𝐮𝐬𝐢𝐞𝐮𝐫𝐬 𝐦𝐢𝐬𝐬𝐢𝐨𝐧𝐬 𝐞𝐧 𝐀𝐟𝐫𝐢𝐪𝐮𝐞 𝐩𝐨𝐮𝐫 𝐚𝐜𝐜𝐨𝐦𝐩𝐚𝐠𝐧𝐞𝐫 𝐥𝐚 𝐦𝐨𝐝𝐞𝐫𝐧𝐢𝐬𝐚𝐭𝐢𝐨𝐧 𝐝𝐞 𝐥𝐚 𝐟𝐢𝐥𝐢𝐞̀𝐫𝐞 𝐝𝐞 𝐥’𝐀𝐬𝐬𝐚𝐢𝐧𝐢𝐬𝐬𝐞𝐦𝐞𝐧𝐭.










